À propos de l’exposition de Lola Gonzàlez, si tu disais
Galerie Marcelle Alix, Paris, du 16 janvier au 7 mars 2020

Par Léa Bismuth

La parole neuve des sœurs et des amis

La première chose que j’ai vue en entrant dans l’espace de la Galerie Marcelle Alix, c’est le visage d’une jeune-femme : elle pleure, ou plutôt, elle cherche ses larmes, face-caméra. Elle ne dira rien. Prenons cela comme un prélude pour une composition vidéo fragile autant que virtuose orchestrée par Lola Gonzàlez (née en 1988) qui a fait de l’amitié et du partage la matière première de sa démarche artistique. Pour ces six films courts, la jeune vidéaste a travaillé à partir d’un procédé simple, une technique d’improvisation que l’on retrouve dans les cours de théâtre : un dialogue se construit entre les protagonistes par l’invention d’une langue, en parlant comme les enfants qui jouent, en un charabia incompréhensible à la seule oreille. Mais voilà que les sous-titres (en français et en anglais) font advenir une parole élaborée dans l’après-coup de la mise en scène. Des conversations prennent naissance du simple dialogue jusqu’à la parole partagée d’un groupe. Le fil rouge du parcours prend la valeur d’un manifeste : il ne sera question que d’une révolution en train de se construire par la douceur, et du cœur mis à l’ouvrage pour qu’une telle chose puisse advenir. Nous assistons à des saynètes, toutes tournées en plan-séquence, par lesquelles les personnages — qui ne sont pas tous acteurs, mais des êtres vivants avant tout — écoutent les mouvements de leurs corps, ou l’intonation de leurs proférations, pour se relancer les uns les autres. Cette opération de relance fait advenir une forme de foi dans l’acte même de se parler, même si, de toute évidence, personne ne se parle selon les canons habituels du langage admis. Car il s’agit, par l’invention de dialogues imaginaires, de communiquer de corps-à-corps et de cœur-à-cœur.

Les larmes silencieuses de la jeune-femme — ce sera ici le seul portrait sans parole — laissent place à l’apparition d’un couple qui discute sur un plage. Une pensée frappe alors : l’échange de parole ne peut naître qu’à partir du chiffre deux, c’est-à-dire plus qu’un seul, comme toute convivialité. On peut imaginer ce couple s’aimant, ou s’étant aimé. Il y a l’éminence d’un danger, l’épaisseur d’une conspiration latente, comme souvent dans les films de Lola Gonzàlez, sans que jamais rien ne vienne entraver une échappée possible au drame possiblement en instance. « On va tous mourir » dit l’une des voix, « Je ne sais pas » répond l’autre. Nous sommes en Grèce. La question se pose : faut-il partir ou rester ? Faut-il traverser à la nage ? La courte séquence se conclut sur un objectif avorté ou non encore accompli : « On rejoint les autres, une dernière fois, et basta ». Qui sont les autres ? Des complices ? Mais pour quelle action ou quelle stratégie de survie ? Il n’y aura pas de réponse. Comme le flux de la vie, l’issue reste ouverte sur le risque à prendre et sur les possibles à engendrer.

Il ne s’agit que d’épiphanies de présence, et d’un élan communicatif à inventer à notre tour notre joie. C’est alors qu’un chant nous parvient, attirant le visiteur. Toujours dans cette curieuse langue d’oiseaux, deux jeunes filles (on apprendra que ce sont les sœurs de l’artiste, Anouk et Telma Gonzàlez) allongées sur un canapé et lovées l’une contre l’autre, imaginent en quelques minutes un hymne joyeux de concert, par la relance du refrain qui se constitue progressivement. Comment ne pas penser ici, par exemple à Bella Ciao, à un chant populaire enjoué inventé par des femmes qui résistent dans les champs, et qui clament haut et fort l’entrain d’une lutte ? La joie est une chose sérieuse, dans le fond, si bien que le chant commence de manière un peu dramatique : « J’aimerais ne plus voir certaines images qui me mettent face à mes responsabilités ». Et puis, par une montée en énergie difficile à décrire, tant il soulève d’enthousiasme, on lit à nouveau : « Nous devons croire aux images, aux images et à la réalité ! ». Il faudrait ici plusieurs points d’exclamation. Cette croyance du chant entonné à pleins poumons par ces deux sœurs, est une lueur qui bombarde son énergie, la fait rayonner jusqu’à nous, et met le rose aux joues.

Si cette exposition est profondément politique, surtout dans le contexte actuel, c’est qu’elle nous permet de comprendre la chose suivante : la mauvaise solitude gangrène les forces ; nous avons besoin de la contrer par la sororité, une féroce gaieté, un véritable choeur. C’est en ce sens que l’invention d’une langue neuve devient un moyen, non seulement efficace mais vital et vitalisant, de déjouer la tyrannie du langage préconçu, toujours inventé par les autres et asservi aux logiques de pouvoir, aux éléments de langage, aux tics néfastes. La langue utopique de l’artiste, de même qu’un grand éclat de rire, sont par conséquent la seule et unique manière de prendre la parole. Et voilà que la parole collective se cherche dans le sous-sol de la galerie, avec un film plus long, de 8 minutes. Des corps. Une discussion. Ils sont huit cette fois. Ils s’appellent Thibaut, Anouk, Malak, Jenny, Claire, Alexandros, Mathieu et Lucas. Ils se demandent ce qu’il faut faire. Ce qu’ils doivent faire. Comment s’organiser. On dirait une réunion de copains prêts à en découdre qui tourne à l’AG improvisée. Les amis discutent, fument des cigarettes, s’envoient des vannes, prennent les choses au sérieux ou pas. La parole s’échauffe. Et, toujours sans se comprendre, ils s’interpellent : « Il faut qu’on propose des choses, qu’on fasse un tour de table ». Chacun y va de son idée, de sa vision du monde, de ce que l’on imagine être une vision de la grève ou de l’action politique. Ce serait bien de « s’organiser », « par où, par quoi, on commence ? », « idée après idée, faire des choix »... En off, des cris de paons troublent la discussion et appellent les rires, même si, en filigrane, il n’est question que de violence politique, de peur à affronter, et de l’impérieuse nécessité d’une action commune. « Y aller ». Il faut y aller. « J’y vais en dansant », entend-on. Là, on peut sourire, se réjouir de la distance, du pas de côté. Et encore, la plus belle phrase du film et de toute l’exposition, digne d’un film de Jacques Rivette, reste comme un bon slogan : « C’est pas un jeu, mais c’est en jouant qu’on y arrivera ». Le jeu est à la fois celui des enfants, des vagabonds, et celui des acteurs, tout comme celui de tous ceux qui savent que le Possible est une chose qui peut encore exister, en un comme si fécond et ouvert.

Pour conclure ce voyage, une phrase de Walter Benjamin me trouve tout autant que nous pouvons la trouver et s’en faire un talisman : « Dans l’improvisation réside la force. Tous les coups décisifs seront portés de la main gauche ». L’improvisation, théâtrale ou existentielle, sera toujours du côté de la maladresse, du faux-geste, du déséquilibre. Il nous revient de chérir et d’alimenter le manque d’habileté, le non finito, en faisant l’éloge de la langue naïve de ceux qui ne connaissent pas (et ne veulent pas connaître)la langue établie du consensus. Pour enfin : porter la tendresse en plein cœur de la cible.

Léa Bismuth Critique d’art & Commissaire d’exposition